Petit historique d’un relieur à l’usage complexe : le trait d’union

Présentation d’un article invité

Ô ami lecteur, je suis heureux de te présenter aujourd’hui un texte qui n’est pas issu de mes cogitations mais d’un deux-pattes. Je ne suis pas un spécialiste de la grammaire quand cette deux-pattes en est une ou, du moins, elle l’est davantage que moi.
À la lecture de mon article sur le trait d’union, elle m’a proposé de raconter les aventures originelles de ce relieur considéré non pas en tant que deux-pattes mais en tant que signe inventé pour exprimer une relation peut-être abstraite mais ô combien significative.
Comment refuser ? Écrire est partage et enthousiasme. Ainsi disait le deux-pattes Victor Hugo, dans William Shakespeare : la haute critique (…) a son point de départ dans l’enthousiasme.
Je laisse donc à Eleusis les mots pour te raconter l’histoire de ce relieur devenu le trait d’union :

Préambule :

Petit signe orthographique dont l’existence est presque aussi ancienne que l’apparition de l’écriture, le trait d’union poursuit son histoire, faite d’emplois différents d’une langue à une autre (pour celles qui l’utilisent) et, pour ce qui est du français, d’occurrences plus ou moins complexes et plus ou moins cohérentes.
De plus, tu constateras, si tu parviens au bout de cet article, que l’usage contemporain, en ce qui concerne notamment les mots composés, est, d’une certaine façon, un retour à la soudure qui était pratiquée avant le XVIIème siècle.
Je tiens à t’expliquer, cher lecteur, pourquoi je prends la liberté de le nommer « relieur », comme ces artisans qui étaient chargés de relier les livres : parce qu’il est un outil servant à relier les mots, bien sûr, mais aussi parce que je souhaite le personnifier afin qu’il devienne une sorte d’intermédiaire entre nous…

Quel est donc le berceau de ce petit trait relieur ?

Deux langues plus anciennes l’utilisent :

  • le grec où il ressemble à un arc couché ‿ (hyphen) et marque l’union de deux lettres ou de deux parties d’un mot ;
  • l’hébreu, qui emploie un petit trait horizontal (le macaph) reliant plusieurs mots brefs entre eux.

Trait d’union et langue française :

En France, il ne serait apparu qu’au XVIème siècle, avec le développement de l’imprimerie.
On trouve le premier véritable trait d’union dans les textes latins imprimés. Sa forme est celle d’un Oméga (Ω) majuscule renversé (Ʊ). Et c’est la Bible d’Olivétan, en 1530, qui lui donne la forme que nous utilisons et qui est inspirée de l’hébreu. Il servait à transcrire surtout les noms propres composés.
L’omega apparaît encore, toutefois, chez certains auteurs : P. Moyne, en 1566, écrit « entreƱbailler, promettezƱvous »

Peu employé alors, y compris dans les noms composés, nous pouvons noter « boute-feu » ou
« caresme-prenant », le petit trait d’union séduit et prend de l’ampleur aux XVIIème et XVIIIème siècles.

Pourquoi le trait d’union, ce relieur, se substitue-t-il à la soudure ?

Le développement de l’analyse de la structure morphosémantique (relative à la forme et à la signification des mots) de la langue constitue une explication à laquelle s’ajoute la normalisation typographique conduite par les imprimeurs.

XVIIIème siècle et idéologie des Lumières :

Le petit signe relieur devient polyvalent dans sa frénésie à vouloir regrouper tous les mots, en ce siècle des philosophes et de la vulgarisation du savoir scientifique.
(Tentative humaniste de réunir tous les hommes ? Et…pourquoi pas ?) Il me plaît de l’imaginer, cher lecteur, en relieur.
L’usage lui attribue d’autres fonctions, notamment l’inversion du pronom et du verbe.
Les typographes vont l’utiliser en fin de ligne, dans des formes comme y a-t-il, entre le pronom et -même, dans les superlatifs (après très-) etc.

Ainsi écrivait-on « très-humble et très-obéissant serviteur » au XVIIème siècle.

Il fit alors le bonheur des écrivains publics qui facturaient à la lettre…

L’ombre du doute, le relieur tergiverse :

Au XIXème siècle, le trait d’union après « très » disparaît car les qualifiants sont liés l’un à l’autre syntaxiquement, non lexicalement.
Pourtant, on a gardé le trait d’union du pronom postposé (apporte-le-lui), qui n’a rien de lexical. Se demander pourquoi est légitime…

Remarque :

« Très-excellent » est encore de règle à l’époque de Littré (XIXème siècle). On unit ces deux mots par un trait d’union ; du moins est-ce l’usage du Dictionnaire de l’Académie. « Une campagne très-agréable. » « Il est très-estimé et très-aimé.» « Cela lui arrive très-rarement »
Une règle qui n’est, cependant, plus usitée…
D’où la nécessité de différencier « la règle » et « l’usage ».

(Ainsi pourrait-on s’interroger, sans vouloir faire de digression, sur la règle et l’usage de l’emploi de l’indicatif, aujourd’hui, après « après que » malmené par les journalistes, les politiciens etc.)

Réformé, le relieur, un point de soudure :

L’Académie française, dans sa réforme de 1990, a supprimé les règles les plus fantaisistes pour ne garder que celles qui présentent un avantage certain à la compréhension de l’écriture.

Parmi elles :
La soudure s’impose dans un certain nombre de mots, notamment :

  • les mots composés de contr(e)- et entr(e)- ;
  • les onomatopées ;
  • les mots d’origine étrangère ;
  • les mots composés avec des éléments « savants ».

Il s’agit en quelque sorte d’un retour à l’orthographe d’avant le XVIIème siècle où la plupart des mots étaient soudés.
Pour l’écriture de tous les nombres toutefois, la nouvelle orthographe autorise l’ajout du trait d’union.
La division des mots en fin de ligne, pratiquée dès le développement de l’écriture, subsiste.

Conclusion

J’espère que tu auras pris plaisir à découvrir l’histoire de ce petit signe, qu’il m’agrée de nommer « relieur ». Ainsi que je l’ai affirmé dans le préambule, je souhaiterais qu’il prenne tout son sens en devenant un petit trait entre nous. Pour ce qui concerne les différents emplois du trait d’union, je te renvoie à l’article, remarquablement complet et pertinent, du vénérable chat Eschylle.

Eleusis

Remarques Eschylliennes

Vénérable, vénérable, n’exagérons rien. Ce n’est pas parce que je porte l’équivalent de quelques centaines de vos années que je suis vénérable ! Pourquoi pas vénérable vieillard ? Je sens comme une pointe d’ironie dans ces mots…
Cela dit, il y a dans ce vénérable un je-ne-sais-quoi de respectueux qui m’agrée.
J’aime aussi l’appropriation du relieur.
Un grand merci, Eleusis, d’être venu évoquer l’histoire de ce relieur à travers les âges.
Quant à toi, ami-lecteur, je ne saurais trop te conseiller d’aller visiter Envers Poétique, le très beau site d’Eleusis.

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A propos Eschylle

Autant le dire tout de suite, je suis un chat. De surcroît, vous pouvez le constater, je m’exprime dans votre langue. Si j’avais miaulé, vous n’auriez rien compris. Ni même rien entendu puisque nous sommes dans le virtuel. Et l’écriture chat est un secret bien gardé.
J’apparais, sous la forme d’un siamois, à Paris en 1989 (28 06 1989), après avoir parcouru de nombreux plans d’existence. Je m’offre alors un deux-pattes fidèle et attentionné. Les péripéties de la vie me font découvrir qu’il n’est pas pourvu que de qualités, et tarde à écrire sous ma dictée. Je meurs et renais en 2006 (je vous rappelle que je suis un chat, il n’y a là rien que de très normal). Fin 2008, je prends mon deux-pattes en patte et commence à lui dicter mes souvenirs. Début 2011 est publié, sous son nom, mon premier roman, L’Arc de la lune. Les souris sont mon seul vice. Avec le chocolat. Oui, je sais, c'est inhabituel chez un chat. Je serai enchanté de répondre à toutes vos questions, quelles que soient vos origines (marsupiaux, félins, muridés (même les rats, j’adore les rats (surtout accompagnés de petits oignons, ou au naturel) !), ou même deux-pattes…)
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6 réponses à Petit historique d’un relieur à l’usage complexe : le trait d’union

  1. Ping :L’anaphore | EnversPoétique

  2. eclipse dit :

    merci à vous deux pour ce petit exposé intéressant et instructif …j’espère à l’avenir utiliser ce relieur à bon escient ! Bonne journée

  3. Faouzi Saouli dit :

    Un grand merci à Eleusis d’être venue…

  4. Eleusis dit :

    Quand on a vécu plusieurs vies et qu’on est un Chat lettré, on ne peut qu’être vénérable…
    Merci d’avoir accueilli ce petit « relieur », écrit par une deux-pattes !
    Eleusis

    • Eschylle dit :

      Chat lettré, chat lettré, c’est vite dit…
      Merci pour ces remerciements qui prouvent qu’il existe encore en ce monde quelques traces de la tradition primordiale.

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