Brouillard et inutilité – L’Eschylliade-1-4-2

Changement de saison – Chapitre 4 (fin)

Léo et Wulfina étaient tous deux liés à la nature. Lui s’en inspirait pour combattre. Elle y puisait sa magie.
Certains, comme mon maître, s’accordent à penser que tous les deux-pattes se ressemblent. Ils sont tous détenteurs d’une conscience, d’une sensibilité et d’une culture. Ils devraient s’entendre si des questions de pouvoir, de puissance ou d’intérêt, ne venaient corrompre cette loi de nature. Pour ma part, je dirai que rien n’est simple et que la magie, même si elle peut donner une conscience à un quatre-pattes, ne résout pas tout.

Ils sont arrivés tous les cinq quelques jours après ma mise à l’écart. Il y avait de l’effervescence dans tout le village, les habitants se pressaient à la « Pie assoupie » pour parler avec les héros du jour. Les deux-pattes couraient dans tous les sens, les enfants faisaient des batailles de pommes de pins encore plus acharnées que d’habitude, les femmes papotaient à qui mieux mieux. Notre hameau ne bruissait que d’une seule rumeur, le retour des enfant prodiges, et de la sécurité qu’ils allaient ramener avec eux. On évoquait aussi un grand événement prévu en soirée : le jeune magicien elfe noir devait démontrer son nouveau pouvoir. Moi, j’étais roulé en boule au pied de la margelle d’un puits et je ruminais.

La fin de l’automne et l’hiver approchant renforçaient mes idées noires. Vivant dans un brouillard permanent, j’avais développé mes autres sens et je ressentais plus que d’autres la fraîcheur qui peu à peu s’installait. Cette humidité diffuse, qui venait s’intercaler entre le soleil et la terre, me faisait frissonner à longueur de temps. Je voyais mon beau pelage gris parcouru de longs frémissements comme champ de blé sous vent d’ouest. C’était la seule étendue que je pouvais distinguer. Au-delà de ma queue, qui battait la cadence quand des convulsions me saisissaient, je ne voyais rien. J’étais dans un état d’inutilité totale. Tout me semblait fade et sans âme. Un goût pâteux s’était installé dans ma bouche. Les mouches pouvaient zonzonner autour de moi, je ressentais un grand vide intérieur. Je tombais dedans, je ne cessais de tomber. Quand je fermais les yeux, je voyais les parois de ce puits sans fond. Si j’ouvrais les yeux, je ne percevais plus rien. J’entendais comme un bruissement permanent à l’intérieur de ma tête, comme l’écoulement d’un ruisseau sous la pluie glacée de l’hiver. Je ne pouvais plus rien toucher sans me griffer ou me râper les coussinets. Comble de malheur, je n’avais plus d’odorat. Un vilain rhume s’était emparé de moi et je ne cessais de ravaler mes glaires et moucher. Je passais mon temps à éternuer… ce qui provoquait l’hilarité de tous les quatre-pattes et énervait la maîtresse de maison. Elle m’interdit l’accès de sa demeure. « Maintenant, tu es assez grand pour dormir dehors » énonça-t-elle.

Voilà comment je me retrouvai sous ce puits. Si j’avais été lucide, j’aurais compris que j’avais une particularité que vous avez tous remarquée. Car vous l’avez notée, n’est-ce pas ? Je ne vous le répèterai jamais assez : c’est l’accumulation des détails qui nous permet d’aller au-delà de l’apparence.

Je comprenais mot pour mot la langue des deux-pattes ! Pas seulement le sens général ! Pour moi, c’était naturel puisque je comprenais ma mère, ainsi que tous les quatre-pattes qui s’adressaient à moi. Ce que je ne savais pas, c’est que mon cas était unique au village parmi la gent féline. La suite allait me prouver que mon destin n’était pas si horrible que cela, finalement. Apparemment, j’avais tout perdu. En fait, je possédais déjà ce qui allait faire de moi l’être exceptionnel aujourd’hui devant vous.
(À suivre…)

Remarques sur ce chapitre – Brouillard et Marches Pâles

J’ai connu la brume en mer, quand elle surgit soudain et enveloppe un navire, le plongeant dans la purée de poix. Toute perception du monde environnant s’atténue soudain, un cocon s’organise autour de nous, comme si nous étions projetés dans le grand vide blanc.

Brouillard : définitions

Brouillard (nom masculin) – Phénomène atmosphérique produit par de fines gouttelettes d’eau en suspension dans l’air près du sol qui limitent la visibilité.

Tu comprendras, ami lecteur, que je n’ai jamais été ami avec ce « brouillard » : je déteste l’eau.

Je ne peux m’empêcher de te livrer l’autre définition de « brouillard » : Livre de commerce, où l’on note les opérations à mesure qu’elles se font. (et l’on s’étonne que tant de commerçants entourent leurs opérations d’un obscur brouillard !)

Les Marches Pâles

Le brouillard des Marches Pâles n’a rien à envier au crachin ou aux brumes maritimes. Il s’explique par l’humidité de la région riche en nombreux cours d’eau. Ses lacs, ses torrents, ses rivières (telle la Veuve-Joyeuse, à l’eau si pure), provoquent, lors des variations climatiques, l’apparition d’un brouillard opaque qui enveloppe soudain le voyageur imprudent. Tu pourras d’ailleurs lire dans un prochain chapitre comment la maîtrise de cette expression de la nature peut composer une arme.

Lecture de L’Eschylliade

Peut-être viens-tu de découvrir cet article, ami lecteur, cette deuxième partie du chapitre 4 de Ne pas se fier aux apparences, premier tome de mon Eschylliade.
En ce cas, pour que tu ne sois pas dans le brouillard, je ne saurais trop te conseiller de commencer par le début et de lire le premier chapitre. Tu y découvriras à la fois qui je suis et pourras te délecter (ou non, car tous les goûts sont dans la nature) du commencement de ce cours d’Histoire Morale de la Magie.

A propos Eschylle

Autant le dire tout de suite, je suis un chat. De surcroît, vous pouvez le constater, je m’exprime dans votre langue. Si j’avais miaulé, vous n’auriez rien compris. Ni même rien entendu puisque nous sommes dans le virtuel. Et l’écriture chat est un secret bien gardé.
J’apparais, sous la forme d’un siamois, à Paris en 1989 (28 06 1989), après avoir parcouru de nombreux plans d’existence. Je m’offre alors un deux-pattes fidèle et attentionné. Les péripéties de la vie me font découvrir qu’il n’est pas pourvu que de qualités, et tarde à écrire sous ma dictée. Je meurs et renais en 2006 (je vous rappelle que je suis un chat, il n’y a là rien que de très normal). Fin 2008, je prends mon deux-pattes en patte et commence à lui dicter mes souvenirs. Début 2011 est publié, sous son nom, mon premier roman, L’Arc de la lune. Les souris sont mon seul vice. Avec le chocolat. Oui, je sais, c'est inhabituel chez un chat. Je serai enchanté de répondre à toutes vos questions, quelles que soient vos origines (marsupiaux, félins, muridés (même les rats, j’adore les rats (surtout accompagnés de petits oignons, ou au naturel) !), ou même deux-pattes…)
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3 réponses à Brouillard et inutilité – L’Eschylliade-1-4-2

  1. Faouzi Saouli dit :

    Je me demandais si…, si le siamois avait quelqu’ ami (e) de son espèce dont il pourrait nous raconter la nature…

    • Eschylle dit :

      Ah, mais oui, j’ai eu de nombreux amis dont je parle dans L’Eschylliade ! J’ai évoqué ma sœur dans Terrible drame et dans Ma naissance, et elle réapparaîtra dans un prochain épisode. J’ai aussi évoqué N’a-qu’un-Œil, ce matou… Tu découvriras, ami Faouzi, bien d’autres félins, dont celui qui a marqué ma vie : Le Déchu.

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