Le sonnet

Définition du sonnet

Ce genre poétique est construit sur quatorze vers répartis en deux quatrains suivis de deux tercets, ou en trois quatrains suivis d’un distique.
Il existe des sonnets « français », « italiens », « élisabéthains » ou « shakespeariens », considérés comme réguliers.

Petite histoire du sonnet

Il fut importé d’Italie en France par Clément Marot (1496-1544), qui traduisit les sonetti de Pétrarque (1304-1374), auteur immortel du Canzoniere ; Marot écrivit en 1538 le Sonnet à Madame de Ferrare, considéré comme le premier sonnet français.
Il séduisit les poètes de la Pléïade et ceux du XVIIème siècle ; mais ceux du XVIIIème et du romantisme l’oublièrent avant qu’il ne revint à l’honneur avec les Parnassiens et Verlaine.

Les rimes du sonnet régulier

Théodore de Banville en donne les règles dans son Petit traité de poésie française :

Dans le sonnet régulier riment ensemble :

  1. Le premier, le quatrième vers du premier quatrain ; le premier et le quatrième vers du second quatrain.
  2. Le second, le troisième vers du premier quatrain ; le second et le troisième vers du deuxième quatrain.
  3. Le premier et le second vers du premier tercet.
  4. Le troisième vers du premier tercet et le second vers du deuxième tercet.
  5. Le premier et le troisième vers du deuxième tercet

Ce qui donne une combinaison ABBA ABBA CCD EDE

Le rythme et la mesure du sonnet

Italien ou élisabéthain, par tradition, le sonnet est versifié en décasyllabes. Français, il s’écrit d’abord en alexandrins… Mais il en existe, écrits sur d’autres mesures telles que les octosyllabes ou des vers encore plus courts, comme ce Vivre – Sonnet à rythme binaire, écrit par l’auteur de ces lignes.

Mais le sonnet monosyllabique du deux-pattes Albert de Rességuier (1816-1876), fils de Jules de Rességuier, reste la référence (au passage, vous verrez des blogs ou autres forums attribuer ce sonnet à toutes sortes de Rességuier (comme quoi les deux-pattes aiment pratiquer le copier-coller sans trop se fatiguer). (Je vous invite à toujours recouper vos informations à notre époque où elle (l’information) se présente avec une si apparente facilité). (À moins que votre souhait soit d’être comme ces autres deux-pattes, les oies, et d’être gavés comme elles !)) :

Fort
Belle,
Elle
Dort ;

Sort
Frêle !
Quelle
Mort !

Rose
Close,
La

Brise
L’a
Prise.

Boileau

Impossible de parler du sonnet sans évoquer celui qui l’a défini de façon claire, nette et précise, comme disent ses thuriféraires, dans son Art poétique :

On dit, à ce propos, qu’un jour ce dieu bizarre,
Voulant pousser à bout tous les rimeurs françois,
Inventa du Sonnet les rigoureuses lois ;
Voulut qu’en deux quatrains, de mesure pareille,
La rime, avec deux sons, frappât huit fois l’oreille ;
Et qu’ensuite six vers, artistement rangés,
Fussent en deux tercets par le sens partagés.
Surtout, de ce Poème il bannit la licence ;
Lui-même en mesura le nombre et la cadence ;
Défendit qu’un vers faible y pût jamais entrer,
Ni qu’un mot déjà mis osât s’y remontrer.
Du reste, il l’enrichit d’une beauté suprême
Un sonnet sans défaut vaut seul un long Poème.

Et tous les censeurs et autres docteurs de se référer à ce texte… qui n’est pas un sonnet, mais un mode d’emploi rimés.

Cadre et création

Cela dit, la création se développe en liberté à l’intérieur d’un cadre, et toute contrainte est bénéfique dès l’instant où elle est connue, assimilée et assumée. La transgresser peut être art, s’y mouler, tout autant.
Nous avons, chez les deux-pattes, d’un côté les spécialistes du grand n’importe quoi, incultes fiers de leur vide de connaissances, et de l’autre ceux que je nomme les docteurs, attachés à la lettre, au mode d’emploi, pour qui la poésie est avant tout une affaire de métrique et de règles à appliquer (et qui s’écarte de cette règle, selon eux, mérite l’excommunication, à tout le moins).
Je ne les apprécie ni les uns ni les autres.

Partager les mots

Écrire est difficile.
Écrire un sonnet l’est tout autant.
Écrire, aujourd’hui où les mots se démocratisent par la grâce de la toile internet, est à la fois moyen de communication, et aussi de partage. Je peux donner à lire mes tâtonnements, mes tentatives, mes balbutiements à un inconnu qui parcourra ces lignes et pourra ainsi me poser ses propres questions.
J’aime la forme du sonnet parce qu’elle contraint le récit non seulement dans seize vers aux mesures et métriques rigoureuses, mais aussi parce que le dernier vers résume (en quelque sorte) le fond du poème.
C’est pourquoi je me suis amusé à écrire ma trilogie fantasy (et vous pourrez ainsi, au passage, entendre la voix de mon deux-pattes), qui raconte une histoire selon trois points de vue différents (mais cette notion de point de vue fera l’objet d’un autre article).

Et arriva Verlaine

Après trois ans

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin
Qu’éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.

Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin…
Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent ; comme avant,
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent,
Chaque alouette qui va et vient m’est connue.

Même j’ai retrouvé debout la Velléda,
Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue,
– Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.

Quelques remarques

Outre la musique (avant tout chose, comme l’a si souvent répété ce poète entre les poètes), un hommage aux sens, à la vie, est ici offert. Par des mots simples et complexes à la fois, le lecteur, ou l’auditeur pour qui écoute le texte, est touché de façon sensible.
Un vers, un alexandrin, m’émeut en particulier : Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.
Pourquoi ?

  • Pour les différents sens qu’il induit :
    • le vieux tremble (le vieil arbre) produit (fait) sa plainte sempiternelle, en reprise du vers précédent, simple description de perception des sens ;
    • Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle évoque aussi la voix chevrotante du vieillard et le destin tragique de chaque deux-pattes (sans parler de la sonorité et du sens du mot « sempiternelle » qui évoque « éternelle » (ses racines sont « semper » et « aeternus », c’est-à-dire « toujours » et « éternel ») et rajoute une dimension ironique, un élément de distance dirait le deux-pattes Brecht, à l’ensemble).
  • Il résonne avec le vers précédent :
    • Du point de vue du sens comme on l’a vu précédemment ;
    • Mais aussi dans son résumé de la vie : Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin, avec son évocation délicate de l’élément vital à toutes les consciences, à toutes les formes de vie, est suivi de la tragédie de chaque vie, de chaque conscience (la vie / la mort).
  • Il exprime l’art de l’écriture du vers :
    • Parce qu’il est naturel (il coule de source, il est presque prosaïque) ;
    • Rythmiquement, il ne respecte pas la sacro-sainte règle de la pause à l’hémistiche des bons docteurs en poésie (s’il fallait s’arrêter après « sa », le sens disparaîtrait, ainsi que toute musique). Et pourtant, ce vers est sublime. Il est simple, il est évident.

Je pourrai continuer à gloser sur ce sonnet mais beaucoup de deux-pattes l’ont fait avant moi et mon propos est de vous présenter le sonnet et le plaisir de le lire ou de l’écrire.

Mon rêve familier

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon cœur, transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? – Je l’ignore.
Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L’inflexion des voix chères qui se sont tues.

Mes remarques

Vous remarquerez combien Verlaine respecte, l’air de rien, la règle des rimes ABBA ABBA CCD EDE.
J’ai choisi ce tube, ce grand classique, parce qu’il est non seulement beau et l’un de mes préférés, mais aussi parce qu’il va à l’encontre des préceptes du sieur Boileau. La force, La musicalité de ce poème, vient, entre autres, de la répétition de elle seule et de elle. Or, que n’entend-on pas aujourd’hui, à ce sujet !
Là encore, les docteurs clament partout et sur tous les tons que les répétitions sont des hérésies… Je comprends qu’il faille lutter contre un vocabulaire limité et que, pour des enseignants, ce combat porte sens. Mais elles sont aussi source de beauté sonore et expriment une sensibilité à vif. D’ailleurs, le bon enseignant ne passe-t-il pas son temps à se répéter, dans le but noble de transmettre un savoir ?

Mes exemples

J’ai déjà publié quelques sonnets dans ce carnet de bord, qui suivent la forme ABBA ABBA régulière des deux premiers quatrains, mais les deux derniers tercets présentent toutes les combinaisons possibles comme vous pourrez le constater en allant les lire ou relire (il suffit de cliquer sur la forme de votre choix) : CCD EDE, CCD EED, CDC EED, ou CDC EDE.

Conclusions

J’ai ici évoqué le sonnet régulier car mon deux-pattes affectionne les nombres et que notre époque, matérialiste, tendrait à sanctifier les géomètres et les comptables.
Mais, au-delà de la mesure, nécessaire (et encore, pas toujours !) mais non suffisante, l’écart me touche et m’interpelle.

Règle et transgressions

J’aime le deux-pattes qui marche hors des clous en connaissance de la règle et qui la transgresse pour mieux la respecter.
De même qu’un bon traducteur est celui qui s’adapte à la langue de l’autre, sans tomber dans le mot à mot, un poète est celui qui échappe au carcan de la règle pour mieux la valoriser, la faire entendre, dans la liberté qu’elle offre aujourd’hui.

Analogies

Le français, cette langue née en France et pratiquée dans de nombreux pays à travers le monde, a ainsi accueilli la forme du haïku dans sa poésie. D’origine japonaise, sa musicalité est de 5-7-5 mores que le français a adapté en 5-7-5 syllabes. Le lecteur attentif et un peu curieux, s’il fouine du côté de nos auteurs français, Claudel par exemple, constatera que cette règle n’est que rarement respectée.

Envoi

Voilà pourquoi il est bon, au-delà des géomètres et autres docteurs, ô lecteur attentif et curieux, de lire les poètes qui nous ont précédés. Même parmi les deux-pattes, il en est d’excellents, qui s’adressent à l’esprit aussi bien qu’au cœur. Je m’interroge sur le sonnet en le composant, mais aussi en écoutant mon deux-pattes les lire à voix haute. Écrire de la poésie, c’est aussi la confronter à l’épreuve du gueuloir de Flaubert, c’est écouter sa résonance, aujourd’hui et maintenant, dans un engagement du corps et de l’esprit.

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A propos Eschylle

Autant le dire tout de suite, je suis un chat. De surcroît, vous pouvez le constater, je m’exprime dans votre langue. Si j’avais miaulé, vous n’auriez rien compris. Ni même rien entendu puisque nous sommes dans le virtuel. Et l’écriture chat est un secret bien gardé.
J’apparais, sous la forme d’un siamois, à Paris en 1989 (28 06 1989), après avoir parcouru de nombreux plans d’existence. Je m’offre alors un deux-pattes fidèle et attentionné. Les péripéties de la vie me font découvrir qu’il n’est pas pourvu que de qualités, et tarde à écrire sous ma dictée. Je meurs et renais en 2006 (je vous rappelle que je suis un chat, il n’y a là rien que de très normal). Fin 2008, je prends mon deux-pattes en patte et commence à lui dicter mes souvenirs. Début 2011 est publié, sous son nom, mon premier roman, L’Arc de la lune. Les souris sont mon seul vice. Avec le chocolat. Oui, je sais, c'est inhabituel chez un chat. Je serai enchanté de répondre à toutes vos questions, quelles que soient vos origines (marsupiaux, félins, muridés (même les rats, j’adore les rats (surtout accompagnés de petits oignons, ou au naturel) !), ou même deux-pattes…)
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